La néphropathie drépanocytaire constitue une complication importante de la drépanocytose. Pourtant, son identification précoce reste difficile : les marqueurs biologiques habituellement utilisés pour évaluer la fonction rénale peuvent rester dans les intervalles de référence alors que des altérations rénales commencent déjà à se développer. Une étude récente suggère que le dosage de l’uromoduline circulante (sUmod) pourrait apporter une information complémentaire, notamment sur l’intégrité tubulaire rénale.
Les limites des marqueurs conventionnels
Chez les patients atteints de drépanocytose, l'interprétation de la créatinine sérique peut être complexe. Une faible masse musculaire, une augmentation de la sécrétion tubulaire de créatinine ou encore l'hyperfiltration glomérulaire caractéristique de certains patients peuvent conduire à des concentrations relativement basses et ainsi masquer une altération rénale débutante.
La cystatine C (CysC), autre marqueur utilisé pour apprécier la fonction rénale, peut elle aussi rester dans les valeurs usuelles aux premiers stades de l'atteinte. Quant à l'albuminurie, bien qu'elle soit un indicateur reconnu d'atteinte rénale, elle pourrait ne pas révéler les phases les plus précoces d'une atteinte tubulaire.
Dans ce contexte, disposer d'un biomarqueur fournissant une information plus directement liée au compartiment tubulaire pourrait présenter un intérêt complémentaire pour l'évaluation biologique de ces patients.
Pourquoi s'intéresser à l'uromoduline ?
L'uromoduline est une glycoprotéine spécifique du rein, produite par les cellules épithéliales de la branche ascendante large de l'anse de Henlé. Sa production étant directement liée à ces cellules tubulaires, sa concentration circulante pourrait refléter leur intégrité fonctionnelle.
Cette spécificité constitue précisément l'intérêt potentiel de l'uromoduline : là où la créatinine ou la cystatine C renseignent principalement sur la filtration rénale, la sUmod pourrait fournir une information plus spécifiquement associée au tissu tubulaire.
Que montre l'étude ?
Dans une étude rétrospective menée chez des adultes atteints de drépanocytose, les concentrations sériques d'uromoduline ont été déterminées par ELISA. Les auteurs ont confronté les résultats à plusieurs paramètres biologiques d'évaluation rénale : créatinine sérique enzymatique, cystatine C, bêta-2-microglobuline (B2M), débit de filtration glomérulaire estimé (DFGe), protéinurie et albuminurie.
Les mesures successives ont montré qu'une concentration plus faible de sUmod était associée à un profil de fonction rénale moins favorable, avec notamment des concentrations plus élevées de créatinine, de cystatine C et de B2M. Une relation comparable était observée lorsque la fonction rénale était évaluée à partir du DFGe.
Un résultat est particulièrement intéressant dans une perspective de détection précoce : certains patients présentaient une uromoduline circulante anormalement basse alors que leur créatinine ou leur cystatine C demeuraient normales. La situation inverse n'a pas été observée dans cette étude. Ces données suggèrent ainsi que des modifications de la sUmod pourraient être détectables avant que les marqueurs sanguins conventionnels ou les estimations de filtration ne deviennent anormaux.
Un complément potentiel au bilan biologique rénal
Ces résultats positionnent la sUmod non pas comme un remplacement des paramètres établis, mais comme un biomarqueur rénal complémentaire, susceptible d'apporter une information différente, plus spécifiquement associée à l'intégrité tubulaire.
Cette approche pourrait être particulièrement pertinente chez les jeunes adultes atteints de drépanocytose, chez lesquels l'hyperfiltration et des concentrations basales relativement faibles de créatinine peuvent compliquer l'identification d'une dégradation rénale débutante.
L'uromoduline circulante pourrait également présenter un intérêt pour le suivi longitudinal. Dans des analyses exploratoires, les patients traités par hydroxycarbamide présentaient des profils de sUmod numériquement plus stables que les patients non traités. Cette différence n'était toutefois pas statistiquement significative et ne permet donc pas, à ce stade, de conclure à une utilisation de la sUmod pour le suivi thérapeutique.
Des études prospectives seront nécessaires pour déterminer si le suivi de l'uromoduline circulante peut contribuer à une détection plus précoce de l'atteinte tubulaire, améliorer la stratification du risque et, éventuellement, compléter le suivi thérapeutique de la néphropathie drépanocytaire.
Article original en anglais publié par Dr. Jacqueline Gosink sur le blog EUROIMMUN : Uromodulin as an early marker of sickle cell kidney disease
L'article présente les résultats de l'étude scientifique de Ferras Alashkar et al., publiée dans American Journal of Hematology en 2026. La publication associe notamment des chercheurs de l'University Hospital Essen et de l'Institute for Experimental Immunology affilié à EUROIMMUN Medizinische Labordiagnostika AG.
Publication scientifique associée :
Alashkar F, Hable R, Zwanziger D, Poppenborg F, Yamamoto R, Reinhardt HC, Röth A, Herbst V, Bestmann Y, Kai M, Scherberich JE. Sickle Cell Disease and Kidney Injury: Circulating Uromodulin Allows Early Tissue Specific Diagnosis and Monitoring of Treatment.American Journal of Hematology. 2026. DOI: 10.1002/ajh.70404.
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